J’ai demandé la lune.

Je viens de réaliser que je n’ai pas pu écrire un mot depuis les vacances de la Toussaint.

J’ai retrouvé ma classe et la petite aux hurlements. Aucun progrès de ce côté, mais je devine maintenant les signes qui vont provoquer les cris et je l’emmène dans la salle de repos où notre ATSEM tente de la calmer. Je sais que ce n’est pas la bonne méthode de l’exclure, mais je pense aux autres enfants aussi, il faut bien.

Je n’ai pas écrit parce que mémé est morte.

Gros coup sur la tête.

Je suis allée à l’hôpital d’Annonay à toute allure. Elle m’attendait. Elle m’a dit: « c’est bien aussi difficile de mourir que de naître ». Les guillemets sont fermés à jamais. Elle ne me dira jamais plus rien. Je lui ai tenu la main sans pleurer.

Après… pfff! J’étais ailleurs. J’ai bien aperçu les tantes, les oncles, les cousins, même mes parents. Rémi se tenait à mes côtés avec Thomas.

Ce n’est pas qu’un corps qui s’en va. C’est toute mon enfance qu’on enterre.

C’est terrible le jamais plus.

C’est terrible le jamais plus d’amour entre elle et moi. Son regard de tendresse, son indulgence, sa patience, son rire et ses blagues aussi.

On s’y attend et on ne s’y attend pas vraiment. On n’imagine pas que ce moment arrivera.

Une porte fermée sur la petite fille qui ne sera plus petite dans les yeux de mémé.

Il faut grandir, me dit quelqu’un… peut-être Carole ou Thomas. Je déteste les « il faut », les « je dois ».

Rémi plus subtil m’achète un livre. « De l’âme » de François Cheng, un récit épistolaire.

Je le lis comme on regarde la télé quand on est fatigué. A peine. Pourtant les lettres sonnent merveilleusement. Je suis un peu comme une étrangère à la vie.

Rémi m’emmène dans de longues balades en forêt. Je n’arrive pas à pleurer. Je me sens sèche. Mon chagrin est contracté en moi. Il y a comme une stupeur. Une part de moi n’existe plus.

Et puis tout dernièrement, Rémi amène un chaton. Il était en terrasse avec une amie. Le chaton a grimpé sur ses genoux. Il a prié son amie de le prendre avec lui parce qu’il est allergique. Après l’avoir convaincue, il le laisse et rejoint sa voiture, le chaton monte avant lui.

C’est une chatte couleur lune, c’est à dire un peu sépia avec du gris et du beige sur le nez.

C’était interdit chez nous les chats, Rémi prend des éternuements à n’en plus finir quand il en croise un. Tout au début je lui avais demandé si je pouvais recueillir un de ceux que l’on croise si souvent sur les berges du Rhône, c’est comme si je lui avais demandé la lune.

On l’appelle Lune. Pour cette interdiction de jadis, pour la couleur de sa robe, et parce que c’est la pleine lune.

Va pour Lune.

Va pour un chat dans la maison et les éternuements de Rémi. Un chat comme j’en ai eu souvent à Annonay. Sauf que Lune est spéciale, elle a un comportement qui ne ressemble à aucun que j’ai connu. Il est… comment dire… soigneux de moi, attentif, tellement câlin et pour un chaton anormalement calme.

Tellement calme que je m’inquiète de sa santé, les chats des rues sont si fragiles. Le diagnostic est excellent. Elle a eu son vaccin, les poumons et le cœur sont parfaits. C’est juste un chaton de nature tranquille comme un vieux sage.

Comme un vieux sage. Quand je reviens à la maison avec elle dans les bras, à l’embrasser, la caresser, lui gratter la tête, il y a en moi quelque chose qui se dénoue.

Je pleure des tonnes de larmes, je ne savais pas que j’en avais autant. Lune ronronne contre mon ventre. Je pleure et elle ronronne. Mes contractures se détendent, la stupeur qui m’emprisonnait fait place à de la tendresse. Je t’aime mémé, m’entends-je dire, je t’aime.

Le soir, j’ai retrouvé un vieux chant de mémé que je fredonne en préparant un repas et Lune s’amuse comme un chaton, elle saute sur la table, renverse mon  bol de sauce et perturbée par cet évènement grimpe sur mon bras et s’installe dans mon cou.

Et je ris pour la première fois depuis plus de huit semaines.

 

2 commentaires

  1. Plus que l’allergie aux poils de chats, Rémy redoute que sa compagne soit malheureuse, il est vraiment amoureux 🙂
    Tout le récit est semé de tendresse comme toujours chez toi et chacun peut se retrouver à travers la narratrice, sur bien des points.
    Tous les chats sont des sages, ils « savent », particulièrement sur tout ce qui concerne la mort, ce sont aussi de vraies éponges à chagrin.
    J’ai beaucoup aimé ce texte du coeur, si proche de nous, merci Polly.

    Aimé par 1 personne

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