blues ta mère.

Ils regardent tous les bronzés font du ski. Je les entends rire.

Je me suis réfugiée dans la petite chambre, nous allons partir tout à l’heure, après le film du dimanche soir, comme chaque fois que nous venons passer un week-end chez les parents de Rémi. Ils connaissent les gags par cœur et se les répètent avant qu’ils n’aient lieu. Moi, j’ai eu ma dose d’oxygène la semaine dernière, ça suffit pour la neige et ses effroyables courbatures.

Jules est là aussi avec Marie, son amie.

Lune, qu’on emmène partout (y compris en vélo, j’ai installé un panier sur le guidon, et elle adore ces balades) est tout contre mon ventre. Elle dort.

Les deux jours de balade en forêt, sous le vent, la pluie, le froid m’ont éloignée quelques heures de cette lourdeur qui m’accable encore depuis la mort de mémé.

La Consolante n’est plus.

Celle qui me serrait encore contre elle il n’y a pas si longtemps, celle dont j’ai tenu la main dans cet hôpital qu’elle n’avait jamais fréquenté pour elle-même… Son seul et dernier séjour sur les hauteurs d’Annonay.

Rémi me dit de laisser venir la tristesse quand elle vient, de l’accueillir. Je n’ai de toute façon pas le choix quand elle est là.

Ce jour d’août! Ce premier jour de ma vie chez mes grands-parents. Ils m’attendent à la gare. J’ai cinq ans. Pépé a sorti sa vieille R16 pour venir me récupérer et c’est en silence qu’on est remonté jusqu’à leur appartement (à vrai dire, une maison de ville comme on dirait aujourd’hui). J’ai cinq ans et ma mère me hait. C’est une évidence pour tout le monde, elle me hait tant que je suis en danger. Cette année-là, nous étions près de Sète en vacances avec ma tante Lucie, mon oncle et leurs deux enfants. Lucie m’a sauvée. Maman me maintenait la tête sous l’eau car j’avais du mal avec les vagues, j’avais du mal avec la mer, j’avais du mal avec la natation. Je ne sais où était mon père, mais s’il était présent, il n’a rien fait ou ne s’est aperçu de rien. Lucie est intervenue, m’a prise dans ses bras et m’a emmenée jusqu’au camping, elle m’a vigoureusement séchée, habillée. Avec mon oncle, ils m’ont emmenée jusqu’à la gare de Montpellier. Je suppose qu’il y avait eu des discussions entre ma mère et ma tante avant cet incident. Elle a dû également appelé mémé pour qu’elle vienne me chercher. Elle m’a confiée à un contrôleur du train, j’avais une étiquette pendue autour du cou et il devait me remettre à mes grands-parents à telle gare. J’ai un souvenir très brouillé de toute cette histoire, tellement brouillé que je ne m’en souvenais plus jusqu’à l’enterrement. C’est Lucie qui me l’a rappelée mais comme j’étais toute serrée dans mon chagrin j’ai à peine compris à quoi elle faisait allusion.

De retour à Lyon, Rémi m’avait demandé de lui raconter cette histoire de vacances à Sète.

Je n’ai pas su lui raconter grand-chose. J’ai appelé Lucie.

Ce soir, dans cette petite chambre, avec Lune qui dort contre moi, j’entends les rires dans le salon. Je reconnais le rire clair de Jules que j’ai connu alors qu’il avait huit ans et nous nous sommes aimés d’emblée. Pourquoi suis-je capable d’aimer l’enfant d’une autre? Pourquoi suis-je incapable d’en vouloir un?

Au téléphone, Lucie m’a dit qu’il y avait eu plusieurs incidents, que mon père tentait maladroitement de me protéger, mais que ma mère était tellement manipulatrice qu’il finissait toujours par croire que j’étais insupportable. Elle s’était disputée sévèrement avec elle. A l’incident de la noyade, ils avaient agi en accord avec mon père et mes grands-parents. Il valait mieux me mettre à l’abri, ma mère était une grande malade.

Elle est peut-être psychotique, avait conclu Rémi, ce n’est pas vraiment de sa faute. Et tu n’es pas coupable. C’est un handicap. Il va falloir que tu t’occupes sérieusement de tes blessures, avait-il ajouté avec beaucoup de tendresse et d’empathie, sinon tu auras ce blues de la mère manquante jusqu’à ta mort.

Belle consolation!

Lune, jolie Lune. Si tu savais combien ta douceur m’est précieuse!

 

2 commentaires

  1. Terrible récit. Comment rassemble t-on les pièces du puzzle quand la vie a si mal commencé? Elle est étonnante de tendresse malgré la colère tapie au fond d’elle, on voudrait la rassurer à défaut de pouvoir la consoler…
    Beau personnage, Polly, par petites touches pudiques la fragilité et à grand coups de pinceau, la violence qui nous saute à la figure.

    Aimé par 1 personne

    1. Je ne sais comment on s’en remet, sauf à être entourée par des parents résilients comme le furent les siens… sans compter sur la vigilance de l’entourage… J’ai eu la chance d’avoir une mère amour (et une grand-mère aussi et pleine de rires) mais je connais une personne qui a eu ce genre de mère, et je suis profondément touchée par la qualité de bienveillance qui émane d’elle.

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