Rosa, rosa, rosam…

 

Quand j’ai connu Rose, elle avait quinze ans, de six ans l’aînée de Jules.

Elle avait deux ans d’avance au lycée, passerait son bac à seize ans avec mention très bien, de quoi impressionner la jeune femme qui n’en était qu’à terminer sa licence et préparait le concours de professeur des écoles.

Juste professeur des écoles et même pas musicienne.

Rose jouait du violon, Rose apprenait grec et latin, Rose sur les traces de sa mère morte voulait briller tout autant.

Rémi ne se mêlait pas de ses ambitions, la seule chose qui lui importait c’est qu’elle soit bien avec elle-même, il avait une approche si éloignée de la validité diplômante.  Mais Agnès était fichée dans le cœur de Rose, une Agnès sur-diplômée, une Agnès exigeante, une Agnès brillante, alors nos premiers contacts, -nous n’avions que sept ans d’écart- ne furent pas au diapason de ses leçons de latin-grec.

Rémi l’encourageait évidemment, il soutenait ses efforts mais s’inquiétait de ne la voir jamais jouer avec Jules, jamais inviter des amis à la maison, jamais sortir avec des copines. Pourtant elle était mignonne et si sage, si sage ! Il va y avoir un retour de bâton et ce sera une épreuve difficile pour elle, me disait-il.

A la maladie d’Agnès, il avait lâché sa start-up à Paris et ne travaillait que par internet. Puis tous les deux avaient décidé de prendre soin d’eux. Ils avaient participé à de nombreux stages de remise en forme et de bien être personnel. Ce qui rendit les derniers mois plus sereins malgré le couperet final qu’ils attendaient. C’est Jules qui profita le mieux de cette période, tout petit encore, il s’adapta très vite à leur nouveau mode de vie zen pendant que Rose sur ses neuf ans préféra poursuivre ses performances scolaires. Agnès affaiblie n’avait plus assez de temps pour  transmettre à sa fille d’autres joies que celles de la réussite, elle l’avait tellement incitée à se surpasser pour être la meilleure, qu’un pas en arrière aurait détruit le fragile édifice. Ainsi Rose garda l’image d’une mère parfaite qu’elle devait prolonger coûte que coûte et mon arrivée dans son petit ordre mondial venait bousculer son emprise royale.

Je ne me suis pas installée chez Rémi tout de suite, j’avais mes études à terminer, et puis c’était une histoire singulière. Thomas, mon septique Thomas, n’approuvait pas la différence d’âge. Carole trouvait que je faisais le bon choix, belle-sœur par alliance de Thomas, puisqu’elle venait d’épouser le cadet de la famille d’Agnès, elle n’en pensait que du bien. C’est quelqu’un de bienveillant, parfait pour notre Elza coincée ! clamait-elle en riant. Thomas changea d’avis après quelques footings du dimanche matin avec lui. Il faut avouer que mon cher et tendre est d’une écoute attentive. Avec tout le monde. Rose pensait que c’était de la faiblesse, son père n’avait pas l’envergure de sa mère. Elle lui reconnaissait pourtant une organisation familiale sans faille. Tous deux n’ont jamais manqué de rien. Rémi avait changé d’orientation, il s’était formé à nouveau et quand je l’ai connu, il venait d’ouvrir un centre de thérapie avec plusieurs collègues et s’occupait tout particulièrement des personnes gravement malades et travaillait pour moitié du temps en soins palliatifs.

Rose n’approuva pas la jeune compagne idiote de son père, cela va sans dire. Elle me trouvait godiche et elle n’avait pas tort. Nous avons patienté deux ans. J’ai eu mon premier poste à Roanne. Pendant ce temps Rose entrait au lycée du parc en khâgne. Rémi venait me voir deux soirs par semaine dans ce petit appartement mal chauffé, et quand j’ai enfin retrouvé Lyon, je suis allée vivre avec eux.

L’accueil de Rose fut glaçant. Un claquage de porte, un refus de me parler, la bouderie autour des repas… Jules compensait la violence de sa sœur par mille petites attentions. Et du haut de ses bientôt dix ans m’affirmait qu’elle changerait. Rémi me demandait de la patience, il discutait souvent avec elle. Si parfois son attitude ramollissait, je sentais bien l’imposture que j’étais pour elle, son regard était sans appel.

La pire des scènes que j’ai eu à vivre c’est au retour de son séjour en vacances chez ses cousins de Savoie, j’en avais profité pour repeindre le salon et changer le mobilier un peu vieillot. Elle a crisé comme jamais, j’avais déplacé le piano dans une autre pièce, et où était le fauteuil de sa mère et les voilages étaient minables, et ce canapé scandinave horrible et tout était de mauvais goût. Je n’étais qu’une profiteuse, qu’un parasite, je menais son père par le bout du nez, à cause de ma jeunesse  il était devenu un gamin irresponsable, elle n’en pouvait plus de me supporter. Rose venait d’avoir dix-sept ans et je l’ai regardée comme si elle en avait six. J’ai pris une profonde respiration et lui ai dit que j’entendais sa colère et sa tristesse mais  que pour l’instant il valait mieux qu’elle se retire dans sa chambre, que je voulais bien écouter ses critiques et ses propositions quand elle serait plus calme et que je serais plus apte à me mettre à sa place, ce qui n’était pas le cas maintenant. Je me souviens de la lueur de surprise et peut-être un début d’estime dans son regard. Elle ramassa son sac et fit exactement ce que j’avais demandé… mais en claquant la porte évidemment.

Je suis sortie, j’avais besoin de prendre l’air. J’ai marché longtemps et quand je me suis sentie apte à la rejoindre je suis rentrée.

La porte de sa chambre était entrouverte, j’ai frappé et sans attendre de réponse je l’ai poussée. Rose travaillait, le pli sérieux de son visage concentré sur des livres qu’elle annotait.

Je me suis assise sur son lit et j’ai attendu qu’elle daigne bien se retourner, comme cela ne venait pas je lui ai dit que je savais combien sa mère lui manquait, qu’elle aurait eu besoin de sa présence, mais la vie en avait décidé autrement. Qu’elle avait eu de la chance d’avoir une mère aussi présente et attentive, alors que j’avais été effacée par ma propre mère.  J’ai affirmé que si ma présence lui était si violemment insupportable, je prendrais la décision de déménager jusqu’à qu’elle soit elle-même en mesure d’assumer sa propre indépendance. Mais nous le ferions d’un commun accord après une discussion entre Rémi, elle et moi. J’ai senti qu’elle m’écoutait car elle avait posé son crayon et son dos s’était assoupli. Si je restais, continuais-je, j’avais besoin de me sentir accueillie, le salon, la cuisine, notre chambre devaient devenir un peu à moi. J’avais installé le piano dans la chambre d’amis, ainsi que le fauteuil d’Agnès et j’avais encadré des photos d’eux qui décoraient cette chambre, mais aussi le hall d’entrée, et la chambre de Jules. Je n’avais pas l’intention de gommer Agnès de leur vie. Ma voix tremblait un peu, j’avais du mal à retenir mes larmes, mais il ne fallait pas pleurer, surtout pas, la faiblesse qu’elle entendrait me vaudrait un mépris absolu. Avant de sortir de son antre de labeur, j’ai ajouté que j’aurais eu une maman comme Agnès, il est évident que j’aurais eu du mal à me remettre de son départ. J’ai fermé doucement la porte et je suis revenue dans ce salon qui me parut bien plus triste avec ses couleurs vives. Le soleil s’était caché au fin fond de l’armoire aux souvenirs, je me sentais exclue de leur monde.  Je regardais passer les gens dans la rue grise, j’avais posé mon front contre la vitre. Je ne l’ai pas entendu entrer, elle s’est collée derrière mon dos, m’a serrée dans ses bras et m’a demandé pardon.

Ce ne fut pas évident tous les jours, mais quelque chose avait changé entre elle et moi et ce petit quelque chose est devenu bien plus grand aujourd’hui. Elle a vingt huit ans et veut me voir rapidement, que je prenne un billet pour Paris ce week-end, elle m’attend… sans son père.

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